La machine à fabriquer des amis

La machine à fabriquer des amis.
Mots-clés: l’amitié, l’intergénérationnel, la solitude, l’école, la province.

 

De retour à la maison, Raphaël jette furieux, son cartable sur son lit. Il déteste sa nouvelle école ! Les murs sont d’un bleu sinistre. Les odeurs d’eau de javel se mélangent à celles de la cantine. Beurk ! Les profs ne parlent que de mathématiques, de français, d’histoire et de sciences. Les cigales font un bruit d’enfer ! Et pire que tout, aucun des autres élèves ne lui a adressé la parole de toute la semaine. De toute façon, il ne comprend rien à leur accent ! Pourquoi ses parents ont-ils voulu s’installer à Marseille ? C’était beaucoup mieux à Lille ! Raphaël regrette tellement son ancienne vie, elle était au moins dix mille fois plus drôle que la nouvelle. La Grand-Place de la « Capitale des Flandres » lui manque. C’est là qu’il faisait de la trottinette ou du vélo, en sortant de l’école.
A Lille, Raphaël pouvait prendre le tramway tout seul. Il pouvait lire des bandes-dessinées venues de Hollande ou d’Angleterre dans sa librairie favorite. Et puis, Raphaël pouvait manger une tarte au sucre, des gaufres ou une « flamiche » au maroilles à chaque coin de rue. Décidemment, Marseille n’a rien pour plaire ! Il n’entend parler que de « bouillabaisse », de « tapenade d’olives » et de « granité de pomelos ». Beurk et rebeurk ! Raphaël se sent tellement seul. Ses parents travaillent toute la journée ; ils ne peuvent pas s’occuper de lui à la sortie de l’école. Même son ancienne nounou lui manque. C’est pour dire ! Et ce n’est pas faute de l’avoir rendue chèvre !
A Marseille, on ne s’habille pas pareil non plus. Exit les bonnets et les écharpes aux couleurs du club de LOSC. Désormais, fini le rouge et bonjour le bleu ! Raphaël doit trouver d’urgence un moyen de changer son style vestimentaire s’il veut être accepté par ses camarades de classe. En y regardant de plus près, les tee-shirts de son ancien club de football ne ressemblent plus à grand-chose ! Hélas ses parents n’ont pas beaucoup d’argent et il devra attendre pour acheter de nouveaux vêtements. En déménageant à Marseille, ils auraient dû prévoir çà! Raphaël cherche à se raisonner. Il sait que chaque mois, ses parents paient le loyer, le gaz, l’électricité, la nourriture et l’essence pour la voiture. Ils ne peuvent pas lui acheter plein de vêtements. Ce qui est injuste c’est que Raphaël ne peut même pas en emprunter, il n’a pas de grand-frère !
Un jour, Papy Raymond lui a dit : « Mon grand, sois toujours élégant. Les gens voudront te connaître et tu réussiras dans la vie. Surtout, suis mon conseil ».
Le lendemain, après la classe, Raphaël décide de se rendre chez son papy. Il n’habite seulement qu’à dix minutes à pied de sa nouvelle maison. Raphaël doit le voir d’urgence ! Après tout, c’est un peu de sa faute si les parents ont voulu déménager et si Raphaël déteste sa nouvelle école. Ce que Raphaël ne sait pas, c’est que Papy Raymond est très fatigué et qu’il va souvent à l’hôpital pour faire des examens.
Quand Raphaël explique son problème à Papy Raymond, celui-ci a une solution imparable. Il offre tous ses gilets trois-pièces à son petit-fils ! Raphaël en est sûr. Il va être très élégant, les gens voudront le connaître et il va réussir dans la vie.
Le lendemain, Raphaël arrive avec un beau gilet marron à l’école. Personne ne prête attention à lui. A la récréation, Raphaël essaye de parler à trois personnes de sa classe. Les élèves semblent le fuir. Ils se moquent de son « accent ». Raphaël ne comprend pas, il n’a pas pourtant pas d’accent. Ce sont ses camarades de classe qui en ont ! D’ailleurs, leur accent chante de jolies mélodies bien rigolotes.
La veille, Papy Raymond a essayé de rassurer son petit-fils : « Raphaël, ne t’inquiète pas. Tu vas très vite te faire des amis. Laisse-leur du temps. Ils vont apprendre à te connaître ». Mais, Raphaël ne veut plus attendre. Il ne comprend pas pourquoi il est toujours mis à l’écart. Il a pourtant de grands yeux verts malicieux et des cheveux bruns qui bouclent quand il pleut. Il est très élégant aussi. Ce n’est pas pour rien que les grands-mères du quartier lui sourient quand il se promène dans la rue.
Ce que Raphaël oublie, c’est qu’il a un terrible secret ! Depuis son arrivée à Marseille, Raphaël n’affiche plus son sourire ravageur ; son sourire est devenu timide. L’orthodontiste lui a accroché un appareil dentaire ! Il va devoir le garder au moins 1 an et cela le désespère. Dans son ancienne école, une fille de sa classe était traitée tous les jours de «gros tas de ferraille » dès qu’elle disait quelque chose. Raphaël a très peur qu’on se moque de lui dans sa nouvelle école. Aussi, dans sa nouvelle école, Raphaël parle peu. Il ne veut surtout pas qu’on voit qu’il a un appareil dentaire. La bouche bien close et le regard perdu dans le vide, il est toujours assis dans la cour de récréation.
Les semaines se succèdent. Raphaël n’a toujours pas d’ami. Les élèves de sa classe le trouvent triste et ennuyeux. Ils ne l’ont jamais vu sourire et connaissent à peine le son de sa voix.
Depuis une semaine, il y a un nouvel élève dans la classe. Il s’appelle Lulu, c’est un grand gaillard très rigolo qui vient d’arriver de Bretagne. Il n’a pas l’accent de Marseille, mais tout le monde l’aime bien quand même ! Raphaël n’y comprend rien ! Ils sont vraiment tous bizarres dans cette école !
Ce soir, en rentrant de l’école, Raphaël est encore plus triste qu’à l’accoutumée. La jolie Nina s’est assise à côté de Lulu. Elle n’a pas arrêté de rire ! Il paraît que la maîtresse était furieuse car Nina travaille bien d’habitude. Raphaël veut tout casser ! Il est vraiment furieux ! Furieux de sa journée d’école ! Furieux après ses parents à cause du déménagement ! Furieux après l’orthodontiste ! Furieux après les cigales qui l’empêchent de faire une sieste le samedi après-midi ! Furieux contre le prof de tennis qui veut que Raphaël soit plus compétitif. Furieux après Papy Raymond qui lui a dit de patienter. Et surtout, Raphaël est furieux de ne plus savoir sourire !
Puisqu’aucun élève ne veut être ami avec lui, il va s’en fabriquer et ils auront tous l’accent du Nord. Ils aimeront les frites et les bandes-dessinées aussi ! Raphaël prend des planches de bois et quelques clous. Il réfléchit. Un ou deux amis ? Non, Raphaël en veut au moins une dizaine… Alors, sérieusement et avec beaucoup d’application, il se met au travail. Papy Raymond ne peut pas l’aider car il a pris froid. Raphaël dessine, assemble, déplace, découpe, modifie, décore, modèle et remodèle…Le travail avance mais tellement lentement. Raphaël n’est toujours pas satisfait. Ses amis ne sont qu’à moitié construits. Il en a presque cinq ! Quelques jours plus tard, il en a presque sept. Que c’est long de se construire des amis ! Il faut du temps, de la patience, des bons outils aussi.
Raphaël se sent de plus en plus seul. Les jours passent et rien ne change. Personne ne lui parle. Il mange seul à la cantine. Il joue seul à la récréation. Près de la marelle, il remarque jour après jour, que Nina et Lulu sont devenus inséparables ! Ils courent. Ils jouent à cache-cache. Ils se racontent des blagues. Ils glissent sur le toboggan. Ils dessinent sur le sol à la craie. Raphaël est très malheureux. Mais il n’ose pas leur demander de jouer.
Un matin, de grands camions blancs viennent envahir la rue qui se trouve devant chez lui. Une nouvelle famille vient d’emménager dans le quartier. Raphaël, curieux, essaie d’apercevoir les nouveaux arrivants, en regardant au-dessus de la haie. Mais, il est trop petit. Il prend une échelle qui traîne dans le garage. Il grimpe et patatras. Raphaël vient d’échouer dans le jardin des voisins. Il voudrait s’évader discrètement, sans qu’on l’aperçoive. Il risque d’avoir des problèmes. Trop tard ! De grands yeux noisette le regardent alors qu’il essaie de se relever discrètement. Emma, une petite fille aux très longues nattes, l’observe un peu surprise. Qui est donc cet objet volant non identifié ? Raphaël est mal à l’aise. Il tente d’articuler quelques mots pour se présenter. Les syllabes prononcées ne ressemblent à rien de cohérent. Elles ne sont même pas dans le bon ordre. Il n’a pas parlé depuis si longtemps…Faut-il fuir en hurlant, se cacher derrière la haie ou engager la conversation ? Emma le scrute de plus belle. Soudain, contre toute attente, la petite fille se met à rire. Tout doucement, puis de plus en plus fort. Raphaël, surpris, se laisse lui aussi gagner par l’euphorie. Son appareil dentaire ne semble plus le gêner plus du tout. Il vient de constater que Emma en a un aussi et que cela ne l’empêche pas de sourire. Au contraire ! Emma est ravie d’avoir ce qu’elle appelle « ses dents de la mer ».
-Si on jouait aux « martiens astronautes » ? Propose Emma. Raphaël ne connaît pas ce jeu mais il a l’air terriblement amusant. Vivement que Papy Raymond ne soit plus malade. Raphaël pourra lui expliquer à quel point Emma est géniale ! Elle adore les bandes-dessinées et son plat favori ce sont les frites avec du ketchup et des petits pois. Vivement le retour à l’école ! Raphaël a hâte de présenter sa nouvelle amie à ses camarades de classe.

 

@Noé On The Road

 

 

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